Face à une annonce de licenciement économique, une question angoissante émerge : qui part en premier ? Contrairement à une idée reçue, ce choix n’est pas laissé à l’arbitraire de l’employeur. La décision est strictement encadrée par le droit du travail, et plus précisément par des critères d’ordre qui déterminent objectivement quels salariés seront concernés par la suppression de poste. Cet article décrypte pour vous ces règles, fondées sur l’article L. 1233-5 du Code du travail, pour que vous compreniez comment l’ordre des départs est réellement établi dans votre entreprise.
Les infos à retenir (si vous n’avez pas le temps de tout lire)
- ⚖️ La loi impose à l’employeur au minimum 4 critères pour fixer l’ordre des licenciements : les charges de famille, l’ancienneté, la difficulté de réinsertion (âge, handicap) et les qualités professionnelles.
- 📄 Votre Convention Collective ou un accord d’entreprise peut prévoir des critères différents ou une pondération spécifique. Ces textes priment sur le Code du travail.
- 🧮 L’employeur peut privilégier un critère (par exemple, les compétences), mais il a l’obligation de prendre en compte tous les autres. Il ne peut en ignorer aucun.
- 👥 Le choix se fait par « catégorie professionnelle » : vous êtes uniquement comparé aux autres salariés de l’entreprise qui exercent des fonctions de même nature.
- ✉️ Vous avez le droit de demander par écrit à votre employeur les critères précis qu’il a utilisés. Vous avez 10 jours après votre départ pour faire cette demande.
L’article L. 1233-5 décrypté : Les 4 critères obligatoires qui scellent votre sort
Lorsqu’un employeur doit choisir entre plusieurs salariés à licencier, il ne peut pas le faire « à la tête du client ». Il doit appliquer des règles objectives, appelées critères d’ordre des licenciements. La base de tout est l’article L. 1233-5 du Code du travail. Cependant, le premier réflexe doit être de consulter votre convention collective ou un éventuel accord d’entreprise. S’ils existent, leurs dispositions s’appliquent en priorité. En l’absence de telles règles, l’employeur doit définir ses propres critères en respectant un socle légal minimum de quatre grandes familles.
1. Les charges de famille
Ce critère vise à protéger les salariés ayant les responsabilités familiales les plus lourdes. Il prend en compte le nombre d’enfants à charge, la situation d’un conjoint sans emploi, ou toute autre personne dépendante vivant au foyer. Le Code du travail précise que l’employeur doit porter une attention particulière aux charges de famille « des parents isolés ». Concrètement, un salarié célibataire avec deux enfants sera généralement considéré comme plus protégé qu’un collègue sans enfant à charge.
2. L’ancienneté dans l’entreprise
C’est souvent le critère le plus connu, mais aussi le plus mal compris. L’idée reçue « les derniers arrivés sont les premiers partis » est fausse en droit. L’ancienneté, généralement calculée en années complètes de service, est un critère de protection important, mais il n’est pas absolu. Un salarié avec 20 ans d’ancienneté ne sera pas automatiquement sauvé si d’autres critères (charges de famille, situation sociale) jouent en faveur d’un collègue moins ancien.
3. Les caractéristiques sociales rendant la réinsertion difficile
La loi cherche ici à protéger les salariés les plus vulnérables sur le marché de l’emploi. Ce critère cible principalement deux situations : les salariés en situation de handicap (notamment ceux bénéficiant de la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé) et les salariés âgés (généralement considérés comme seniors, au-delà de 50 ou 55 ans). L’idée est simple : à compétences égales, l’entreprise doit chercher à conserver les salariés pour qui retrouver un emploi s’avérerait particulièrement complexe en raison de leur âge ou de leur état de santé.
4. Les qualités professionnelles
C’est le critère le plus technique et celui qui suscite le plus de craintes de subjectivité. Il permet à l’employeur de prendre en compte la performance, les compétences, la polyvalence ou l’implication des salariés. Cependant, cette évaluation doit être objective et non discriminatoire. Elle est toujours appréciée par « catégorie professionnelle », ce qui signifie que les compétences d’un comptable ne seront pas comparées à celles d’un commercial. Nous verrons plus loin comment la loi encadre ce critère pour éviter le favoritisme.
Comment l’employeur calcule-t-il votre ‘score’ ? Le système de pondération
Pour appliquer ces quatre critères simultanément, l’employeur doit les combiner. La méthode la plus courante, recommandée par les praticiens du droit du travail pour sa traçabilité, est le système de points. L’employeur attribue un certain nombre de points pour chaque critère à chaque salarié concerné. Le ou les salariés obtenant le score total le plus faible sont ceux désignés pour le licenciement.
L’employeur a le droit de pondérer les critères, c’est-à-dire de donner plus de poids à l’un qu’à l’autre. Par exemple, une entreprise technologique pourrait décider que les qualités professionnelles comptent pour 50% du score final afin de conserver ses meilleurs talents. C’est légal, à une condition : cette pondération ne doit pas vider les autres critères de leur substance.
Exemple concret d’une grille de points (fictive)
Imaginons qu’une entreprise doive supprimer un poste de « Chef de projet » où trois salariés sont en concurrence. L’employeur a défini le barème suivant : 2 points par année d’ancienneté, 10 points par enfant à charge, 15 points si le salarié a plus de 55 ans, et une note de qualités professionnelles sur 40 points.
| Critère | Salarié A | Salarié B | Salarié C |
|---|---|---|---|
| Ancienneté (15 ans, 8 ans, 3 ans) | 30 pts | 16 pts | 6 pts |
| Enfants à charge (0, 2, 1) | 0 pt | 20 pts | 10 pts |
| Âge > 55 ans (Non, Oui, Non) | 0 pt | 15 pts | 0 pt |
| Qualités pro. (/40) | 35 pts | 25 pts | 38 pts |
| TOTAL | 65 pts | 76 pts | 54 pts |
Dans cet exemple, malgré sa faible ancienneté, le Salarié C a le score le plus bas et serait donc désigné pour le licenciement. Le Salarié B, bien que moins performant, est protégé par son âge et ses charges de famille.
Les limites de la pondération : l’interdiction de neutraliser un critère
L’employeur a une marge de manœuvre, mais elle n’est pas infinie. La jurisprudence, notamment un arrêt de la Cour de cassation du 26 février 2020, est très claire : le mode de pondération ne doit jamais avoir pour effet de neutraliser un des critères légaux. Par exemple, un employeur ne peut pas décider d’attribuer le même nombre de points à tous les salariés pour le critère de l’ancienneté. Cela reviendrait à le supprimer purement et simplement, ce qui est illégal. Chaque critère doit pouvoir jouer un rôle, même minime, dans le calcul final.
Qualités professionnelles : comment la loi encadre-t-elle ce critère pour éviter le favoritisme ?
La crainte principale des salariés est que le critère des « qualités professionnelles » serve de prétexte à un choix arbitraire. Pour contrer ce risque, la loi et les juges exigent que l’évaluation de l’employeur repose sur des éléments objectifs, concrets et vérifiables. Un simple sentiment ou une préférence personnelle ne suffit pas.
En cas de litige, l’employeur doit être capable de prouver sur quoi il a fondé son appréciation. Les éléments les plus solides sont ceux qui sont formalisés et historisés. Voici des exemples de preuves objectives :
- Les comptes-rendus des entretiens annuels d’évaluation.
- L’atteinte (ou non) d’objectifs chiffrés et individualisés.
- Des rapports d’activité ou des bilans de projet.
- Le niveau de polyvalence ou la détention de certifications spécifiques.
- L’absence de sanctions disciplinaires passées.
Une entreprise qui n’a jamais réalisé d’entretiens d’évaluation aura beaucoup de mal à justifier objectivement le choix d’un salarié sur ce critère. Cette absence de suivi peut fragiliser considérablement la procédure de licenciement devant un conseil de prud’hommes.

Avec qui êtes-vous réellement en concurrence ? La notion de catégorie professionnelle
Un point technique mais fondamental est de comprendre le périmètre de comparaison. L’employeur n’applique pas les critères d’ordre à l’ensemble des salariés de l’entreprise. Il le fait au sein de ce que la justice appelle la « catégorie professionnelle ».
Selon une définition constante de la Cour de cassation, une catégorie professionnelle regroupe « l’ensemble des salariés qui exercent des fonctions de même nature supposant une formation professionnelle commune ». En clair, il s’agit de salariés interchangeables.
Par exemple, tous les « comptables fournisseurs » de l’entreprise forment une seule catégorie professionnelle, même s’ils travaillent dans des services différents. Si un poste de comptable est supprimé, l’employeur appliquera la grille de points à tous les comptables. Un comptable ne sera jamais mis en concurrence avec un commercial ou un technicien de maintenance, car leurs fonctions et formations ne sont pas de même nature.
Comment connaître les règles du jeu ? Exiger les critères par écrit
Le droit du travail vous garantit la transparence. Tout salarié visé par un licenciement économique a le droit de savoir précisément comment la décision a été prise. L’article L. 1233-17 du Code du travail encadre cette demande d’information.
La procédure est simple et soumise à des délais stricts qu’il faut absolument respecter :
- Faire la demande : Le salarié dispose d’un délai de 10 jours à compter de son départ effectif de l’entreprise (fin du préavis) pour demander par écrit à l’employeur la communication des critères d’ordre. Il est fortement conseillé de le faire par lettre recommandée avec avis de réception (LRAR) ou par remise en main propre contre décharge.
- La réponse de l’employeur : L’employeur dispose à son tour d’un délai de 10 jours à compter de la réception de votre courrier pour vous répondre par écrit.
Si l’employeur ne répond pas, répond hors délai ou de manière incomplète, il commet une irrégularité. Cette dernière peut donner lieu au versement de dommages et intérêts si vous saisissez le conseil de prud’hommes et que vous démontrez avoir subi un préjudice.
Au final, la détermination de l’ordre des départs lors d’un licenciement économique est loin d’être un choix discrétionnaire. C’est une procédure juridique encadrée, basée sur une combinaison de critères sociaux et professionnels. Pour évaluer votre situation, la base de réflexion reste les quatre critères légaux : charges de famille, ancienneté, vulnérabilité sociale et compétences. N’oubliez jamais de vérifier ce que prévoit votre convention collective et d’exercer votre droit à l’information pour vous assurer que les règles ont été respectées. Savoir précisément qui part en premier lors d’un licenciement économique est avant tout une question d’application rigoureuse du droit.
Questions fréquentes
Une femme enceinte peut-elle être licenciée pour motif économique ?
Oui, mais sa protection est renforcée. Une salariée enceinte bénéficie d’une protection relative : son licenciement ne peut être notifié pendant sa grossesse et son congé maternité. Toutefois, si la suppression de son poste est inévitable et qu’aucun reclassement n’est possible, le licenciement peut être prononcé pour un motif économique étranger à sa grossesse, mais uniquement en dehors de ces périodes de protection absolue.
Un salarié à temps partiel est-il plus exposé qu’un temps plein ?
Non. Le fait de travailler à temps partiel ne peut en aucun cas constituer un critère d’ordre des licenciements. Ce serait une mesure discriminatoire. Un salarié à temps partiel doit être évalué selon les mêmes critères objectifs (ancienneté, charges de famille, etc.) que ses collègues à temps plein au sein de la même catégorie professionnelle.
Mon employeur peut-il me licencier pour garder un collègue qu’il ‘préfère’ ?
Non. C’est précisément pour éviter le favoritisme que la loi impose des critères objectifs. Si le choix de l’employeur se fonde sur le critère des qualités professionnelles, il doit pouvoir le justifier avec des éléments concrets et vérifiables (évaluations annuelles, atteinte d’objectifs, etc.), et non sur une simple préférence personnelle.
Que se passe-t-il si mon employeur ne respecte pas l’ordre des licenciements ?
Le non-respect des critères d’ordre ne rend pas le licenciement sans cause réelle et sérieuse (le motif économique peut rester valable). Cependant, il constitue une irrégularité qui cause un préjudice au salarié injustement licencié. Ce dernier peut saisir le conseil de prud’hommes pour obtenir des dommages et intérêts en réparation de ce préjudice, un droit distinct de la contestation du motif économique après signature du CSP.
L’application des critères est-elle obligatoire si tous les postes de ma catégorie sont supprimés ?
Non. Dans ce cas précis, l’employeur est dispensé d’appliquer les critères d’ordre. En effet, si tous les postes d’une même catégorie professionnelle sont supprimés (par exemple, la fermeture complète du service comptabilité), il n’y a plus de choix à opérer entre les salariés. Tous les salariés de la catégorie sont alors licenciés.
📚 Sources
- →Légifrance – Article L1233-5 – Code du travail – Ordre des licenciements (2026)
- →Ministère du Travail – Licenciement pour motif économique : définition et critères (2026)
- →Service-public.fr – Licenciement pour motif économique : vos droits (2026)
- →Code du travail numérique – Licenciement pour motif économique (2026)