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Non, 92% de l’argent mondial n’existe pas que sur ordinateur

Vous avez sûrement déjà croisé cette statistique affolante sur Instagram ou TikTok. Des dizaines de vidéos virales affirment avec aplomb que seulement 8 % de l’argent mondial existe physiquement. Le reste ne serait que du vent. De simples lignes de code informatique perdues sur les serveurs des banques.

Ce chiffre donne un véritable vertige. Il remet en question toute notre confiance dans le système financier. Mais quand on plonge dans les données macroéconomiques réelles, la situation est bien différente.

Le fonctionnement véritable de la création monétaire est d’ailleurs encore plus fascinant que cette légende urbaine. Personne ne sait vraiment d’où sort ce fameux ratio précis. La vérité est qu’il est absolument impossible de calculer une moyenne globale fiable à l’échelle de la planète.

Chaque pays possède ses propres règles de calcul. Mettre dans le même panier le système américain, l’économie indienne très attachée au cash et les pays nordiques ultra-numérisés brouille complètement les pistes. Les chiffres méritent une analyse beaucoup plus pointue.

Billets en euros et smartphone affichant application bancaire

L’origine douteuse d’un chiffre massivement partagé

Aucune grande institution financière internationale ne publie ce genre de statistique à l’échelle mondiale. Le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale ne valident absolument pas ce ratio de 8 %.

Aucune source primaire officielle (ni la Banque centrale européenne, ni la Réserve fédérale, ni la Banque des règlements internationaux, ni le Fonds monétaire international) ne publie ce ratio mondial. Les chiffres circulant en ligne à ce sujet ne sont étayés par aucune source officielle identifiable.

Le vrai problème vient de la définition même du mot argent. Selon que l’on rapporte les billets et pièces à l’agrégat M1 (le plus étroit) ou à l’agrégat M3 (le plus large), le ratio obtenu varie sensiblement pour une même zone économique. Tout dépend de la lorgnette par laquelle on regarde l’économie, ce qui explique en partie l’absence de consensus sur un chiffre mondial unique.

Il faut donc regarder les données précises publiées par chaque zone économique pour obtenir l’heure juste. C’est le seul moyen d’avoir une vision claire et vérifiable. On constate alors que la réalité varie énormément d’un continent à l’autre.

La baisse de l’utilisation du cash est pourtant indéniable. On peut légitimement se demander quand l’argent liquide va totalement disparaître de notre quotidien. Selon l’enquête de la Banque nationale suisse sur les habitudes de paiement, les transactions réglées en espèces dans ce pays sont tombées de 70 % en 2017 à seulement 36 % en 2023.

La réalité des réserves en Europe et aux États-Unis

Regardons les chiffres européens de plus près. En mars 2024, la Banque centrale européenne comptabilisait très exactement 1 523 milliards d’euros sous forme de billets et de pièces en circulation dans son communiqué mensuel sur les évolutions monétaires.

Face à cela, la masse monétaire totale de la zone euro (agrégat M3) atteignait exactement 16 190 milliards d’euros au même mois, selon le même communiqué de la BCE. Le calcul est vite fait : l’argent physique représente concrètement 9,4 % du total européen. Un chiffre directement vérifiable dans le tableau statistique officiel, à la différence du fameux « 8 % mondial » qui ne repose sur aucun document équivalent.

On frôle effectivement les fameux 8 %, mais ce constat ne s’applique qu’à nos vingt pays membres. La situation diffère nettement de l’autre côté de l’Atlantique, avec une précaution méthodologique importante : la Fed ne publie plus d’agrégat M3 depuis 2006, ce qui empêche une comparaison parfaitement symétrique avec la zone euro.

Le Federal Reserve Board américain enregistrait en janvier 2024 plus de 2 336 milliards de dollars au poste « currency in circulation », soit les billets et pièces émis hors du Trésor et des banques de réserve fédérale (ce montant inclut les encaisses détenues par les banques commerciales elles-mêmes). La masse monétaire américaine globale, mesurée cette fois par l’agrégat M2 (plus étroit que le M3 européen, que la Fed ne publie plus depuis 2006), frôlait au même moment les 20 782 milliards de dollars.

L’argent liquide pèse donc un peu plus de 11 % aux États-Unis selon cette mesure. Cet écart avec les 9,4 % européens peut donc provenir en partie d’une différence de méthodologie entre agrégats, et non uniquement d’un comportement économique différent. Ces milliers de milliards de dollars imprimés et gardés dans des coffres restent colossaux, bien au-delà de la légende urbaine de l’argent purement virtuel.

💡 Le saviez-vous ? : Les États encadrent très durement la circulation des espèces pour éviter les dérives. Depuis le décret n°2015-741 du 24 juin 2015, le plafond de paiement en espèces chez un commerçant est fixé à 1 000 euros en France pour un débiteur résident fiscal, contre 15 000 euros pour un non-résident. L’objectif affiché est de lutter contre la fraude fiscale, le blanchiment et le financement du terrorisme.

La domination absolue de la monnaie scripturale

Si la majorité de nos richesses n’existe pas sous forme de billets, où se trouve-t-elle exactement ? Elle prend tout simplement la forme de monnaie scripturale.

C’est un mécanisme invisible que les banques commerciales utilisent tous les jours. Quand vous signez pour un crédit immobilier, votre banquier ne descend pas dans une chambre forte chercher des valises de billets. Il tape simplement un montant sur un clavier d’ordinateur.

Cette simple frappe au clavier crée littéralement de l’argent nouveau. D’après la Banque de France, la monnaie scripturale représente aujourd’hui plus de 90 % de la monnaie en circulation dans la zone euro. Cet ordre de grandeur est cohérent avec les 9,4 % de billets et pièces observés dans le M3, sachant que cet agrégat inclut aussi d’autres placements liquides (dépôts à terme, OPCVM monétaires) qui ne relèvent pas strictement de la monnaie scripturale.

Ce fonctionnement explique pourquoi les banques ne possèdent qu’une infime fraction de vos dépôts dans leurs tiroirs-caisses. Cette fragilité structurelle alimente d’ailleurs les craintes récurrentes des épargnants. Beaucoup de citoyens redoutent de découvrir ce qui se passe vraiment si tout le monde retire son argent le même jour.

Le système repose entièrement sur la confiance mutuelle. Tant que personne ne panique, l’économie numérique tourne à plein régime sans avoir besoin d’imprimer le moindre billet supplémentaire.

La prochaine fois qu’on vous sortira l’histoire des 8 % lors d’un dîner, vous aurez les bons arguments pour recadrer le débat. Ce chiffre précis n’a aucune valeur scientifique à l’échelle mondiale. Votre compte bancaire est bel et bien rempli d’argent numérique, mais cette dématérialisation est parfaitement encadrée par les banques centrales. La vraie question n’est plus de compter les billets, mais de savoir comment protéger cette richesse virtuelle face aux futures cyberattaques.

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