Une montre de luxe en or peut aujourd’hui valoir plus une fois fondue qu’intacte. Ce n’est pas une provocation : c’est ce qui arrive en ce moment à des centaines de pièces de seconde main. Le prix de l’or a tellement explosé que le métal contenu dans certaines montres dépasse leur prix de revente. Résultat ? Des objets de collection partent au four de fusion, transformés en lingots. Le calcul est froid, presque cynique. Et il concerne peut-être l’héritage qui dort dans votre tiroir. Voici pourquoi ce phénomène s’accélère, et surtout quelles montres sont vraiment menacées.
Quand le métal vaut plus que la montre
Prenez une Omega Constellation en or 18 carats de la fin des années 1970. Une belle pièce. Son or vaut aujourd’hui 6 840 euros. Sa valeur estimée aux enchères ? Entre 4 760 et 5 355 euros.
Vous voyez le problème. L’or pèse 35% de plus que la montre elle-même.
Pour un négociant, le choix est vite fait. Pourquoi vendre péniblement une montre quand on peut la fondre et empocher davantage, immédiatement et sans intermédiaire ? D’après Reuters, qui a interrogé plus d’une douzaine de négociants et experts, le directeur britannique de Gold Traders a personnellement envoyé des dizaines de montres à la fonte cette année.
Une montre en or 18 carats peut contenir de quelques grammes à plus de 200 grammes de métal. À ce niveau, la valeur de rachat grimpe à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Le boîtier devient une simple matière première.
Pourquoi l’or s’est envolé à ce point
Tout part d’un emballement spectaculaire. En janvier 2026, l’or a atteint un sommet historique absolu. Le World Gold Council situe le record à 5 405 $ l’once sur le prix de référence LBMA, pendant que Reuters évoque un pic spot encore plus élevé.
La cause ? Les tensions géopolitiques et les craintes commerciales ont poussé les investisseurs vers les valeurs refuges. Quand le monde tremble, l’or rassure. C’est aussi vieux que l’argent lui-même. Cette même peur du lendemain pousse d’ailleurs certains à se demander si l’État peut saisir notre épargne en cas de crise, autre réflexe bien ancré chez ceux qui cherchent à mettre leur argent à l’abri.
Depuis ce pic de janvier, le cours a corrigé pour se stabiliser autour de 4 200 $. Mais les analystes cités par Reuters tablent sur une fourchette de 5 400 à 6 300 $ l’once pour cette année. Autrement dit, la pression sur les montres ne va pas retomber de sitôt. La fièvre est telle que l’État français relance lui-même la course à l’or et au lithium sur le territoire.
Et la machine du recyclage tourne. Selon le World Gold Council, 366 tonnes d’or ont été recyclées dans le monde au premier trimestre 2026, en hausse de 5%. La demande de bijoux en or a bondi de 31% en valeur, à 47 milliards de dollars.
Toutes les montres ne sont pas menacées
Bonne nouvelle si vous possédez une Rolex ou une Patek Philippe : elles ne risquent rien. La fonte vise surtout les montres dites « mainstream », produites en grande série.
James Lamdin, fondateur d’Analog Shift, l’explique sans détour : ce sont surtout les modèles d’occasion contemporains et les vieilles montres sans intérêt de collection qui finissent au four. Pensez aux Omega ou TAG Heuer produites en masse.
Pourquoi cette sélection ? Une question de rareté. Les marques qui verrouillent leur production gardent des prix élevés sur le marché de l’occasion. Chez Patek Philippe, certains modèles affichent des listes d’attente de deux à huit ans. À l’inverse, une Omega Speedmaster perd beaucoup de valeur dès sa première revente, ce qui l’expose directement à la casse.
Le grand angle mort de cette histoire
Voici ce qui devrait vous interpeller. Personne ne sait combien de montres sont réellement fondues. CBS News a documenté le record de l’or à 5 589 $ l’once atteint le 28 janvier 2026, mais aucun organisme ne tient de registre des montres détruites.
Pas de chiffre officiel. Pas de traçabilité. Aucune loi ne protège ces objets, même quand ils ont une vraie valeur patrimoniale. Fondre une montre vintage reste un simple acte de propriété privée.
Les grandes maisons horlogères, elles, ont refusé de commenter. Leur silence en dit long : la fonte se joue sur les marchés secondaires, loin des vitrines.
Alors avant de revendre cette vieille montre familiale au poids de son or, posez-vous une question. Sa vraie valeur se mesure-t-elle vraiment en grammes ? Parce qu’une fois passée au four, l’histoire qu’elle portait ne reviendra jamais.
